Blog de Pierre-Valéry Archassal

Le mystère de la femme sans nom

C’est sa longueur inhabituelle qui a attiré mon attention sur cet acte dans les registres du 15e arrondissement de Paris en 1953. Rien d’autre. Il s’agit d’une retranscription d’un décès survenu à Athènes. Je ne connais pas cette personne. C’est uniquement parce qu’il s’agit d’une retranscription et d’une traduction que l’acte est plus long que les autres. Mais pourtant il comporte une singulière particularité qu’aucun autre acte ne présente : la personne décédée, une femme prénommée Marie, ne porte aucun patronyme propre.

La disparition

La mention marginale est lapidaire : « Meurisse ». La femme dont le décès est ici rapporté n’a même pas le droit à son propre patronyme en regard de l’acte. Car Meurisse n’est pas son nom mais celui de l’homme dont elle est veuve. Et le corps du texte ne nous en apprend pas plus car bien que les parents soient cités, ni l’un ni l’autre ne portent de patronyme. « Le cinq du mois d’octobre, jour mercredi, à dix heures après midi de l’an mil neuf cent quarante-neuf, est décédée Marie veuve Joseph Meurisse, demeurant à Athènes, née en France, âgée de quatre-vingts ans, ménagère, catholique, sujette française, fille de Adolphe et Céline. »

Mon étonnement est renforcé par le fait que l’acte soit relativement récent. Survenu en 1949 et transcrit trois ans plus tard, le décès a juste 70 ans aujourd’hui. Si ce n’est sa forme dactylographiée, on pourrait croire qu’il a été rédigé au XVIIe siècle, époque où les curés étaient parfois très laconiques dans leurs registres.

À la recherche des noms perdus

Évidemment, j’ai été piqué au vif par cet anonymat et je n’ai plus eu qu’une obsession, redonner une famille à la femme sans nom. Je me suis d’abord demandé s’il s’agissait d’une coutume grecque d’oublier le patronyme de naissance des femmes dès lors qu’elles sont mariées. Mais en lisant que l’acte de décès avait été transmis par la fille de Marie, j’ai pu constater que celle-ci était dénommée « Andrée Marguerite Vlitsakis, née Meurisse ». Donc le souvenir de son nom de jeune fille avait survécu à son mariage. La culture grecque n’avait rien à voir dans l’affaire.

Pour redonner un nom à la mystérieuse Athénienne décédée, j’ai donc commencé par rassembler les maigres indices dont je disposais à ce stade. L’objectif était de retrouver dans les archives françaises une Marie, fille d’Adolphe et de Céline, née vers 1869 puisque âgée de 80 ans à son décès. Deux autres détails pouvaient m’être utiles : Marie avait épousé un certain Joseph Meurisse et ils avaient eu ensemble au moins une fille prénommée Andrée Marguerite.

La piste du mariage

J’ai donc commencé par me mettre en quête du mariage d’un Joseph Meurisse avec un anonyme prénommée Marie. Dans les bases de Filae, 781 Meurisse portant au moins le prénom de Joseph (qu’il s’agisse du prénom principal ou non) ont épousé des Marie entre 1692 et 1939, soit 345 mariages. En restreignant la fourchette à la période 1887-1900 (entre les 18 ans et les 31 ans de Marie), seulement une vingtaine d’actes peuvent correspondre.

En étudiant ces résultats, scrutant notamment l’année de naissance de l’épouse, seulement 5 mariages restent potentiellement en lice avec 5 Marie différentes qui pourraient correspondre. La première, Marie Potiez, est née en 1870 à Maing (Nord) mais ses parents se prénomment Jules et Juliette. La deuxième, Marie Stéphanie Nys, est née en 1869 à Roubaix mais là encore le prénom des parents ne correspond pas puisque le père est Émile François Joseph Nys et la mère Philomène Sophie Parent. La troisième, Marie Sidonie Denamur, née en 1869 à Lys-lez-Lannoy (Nord) est fille de Charles et de Victorine Leroy. La quatrième, Henriette Louise Marie Joseph Desmettre, née à Tourcoing (Nord) en 1869, est issu d’Henri Joseph et de Pauline Marie Louise. La dernière, enfin, Marie Veyrent, née en 1870 à Saint-Sernin (Ardèche) a une mère prénommée Victoria Celina Léonie qui aurait très bien pu devenir Céline. Mais Marie Veyrent est née de père inconnu. Pas de papa Adolphe en vue.

La piste de Paris

N’ayant pas pu conclure avec la piste du mariage, je décide de croiser ces premiers résultats avec la piste géographique : pourquoi le décès a-t-il été transcrit dans le 15e arrondissement de Paris ? Quels étaient les liens avec Athènes ? Et si Marie était partie rejoindre sa fille en Grèce après le décès de son époux, survenu dans cet arrondissement ? Me voilà donc en recherche du décès de Joseph Meurisse sur le site des Archives de Paris. Quelle surprise de constater qu’en date du 22 novembre 1932 est décédé dans le 17e arrondissement celui qui avait épousé Marie Veyrent ! D’autant plus que le couple était alors domicilié 28, rue de Lourmel dans le… 15e arrondissement. J’ai donc un Joseph Meurisse, époux d’une Marie, habitant au moment de son décès au même endroit que ma Marie sans nom.

L’étau se resserre sur l’identité de la « femme sans nom » et je décide de donner un tour de plus en recherchant la naissance d’Andrée Marguerite à Paris à partir du 18 septembre 1897, date du mariage de ses parents putatifs. Après avoir épluché en vain toutes les tables décennales des 20 arrondissements pour la période 1893-1902 et attaqué celles de 1903 à 1912, j’ai enfin retrouvé la naissance d’Andrée Marguerite Meurisse le 22 septembre 1904 dans le 6e arrondissement. Immense bonheur à la lecture de cet acte qui concerne bien la fille de Joseph Meurisse et de Marie Veyrent en constatant notamment que la mention marginale indique qu’elle avait épousé le 05 mars 1928 à Paris, 15e arrondissement, un étudiant grec nommé Christos Vlitsakis !

Et Adolphe dans tout ça ?

La boucle est bouclée et la « femme sans nom » a maintenant une identité. Un détail néanmoins reste obscur : qui est Adolphe, indiqué comme père de Marie Veyrent ? L’acte de naissance de cette dernière, daté du 10 avril 1870, indique simplement sa mère, « Sélina Veyrent » âgée de 15 ans. Ni les déclarants ni les témoins ne se prénomment Adolphe. Victoria Celina Léonie Veyrent aurait-elle épousé ensuite un Adolphe ?

Ce que je sais d’elle c’est qu’elle est née le 06 mai 1854 à Montréal (Ardèche) et qu’elle habitait 54, rue du Colisée à Paris, 8e arrondissement, lors du mariage de sa fille Marie en 1897. Son décès est donc survenu entre 1897 et 1954 au maximum, si elle a vécu un siècle. Je n’ai malheureusement pas retrouvé trace de sa mort à ce jour, pas plus qu’un mariage avec un Adolphe. Et le seul homme de cette histoire prénommé ainsi est Adolphe Meurisse, frère de Joseph, âgé de 30 ans en 1897, qui était cordonnier à Amiens. Hasard des modes des prénoms ou coïncidence troublante ?

 

Pour conclure cette recherche, j’ai forgé mon intime conviction sur l’absence de patronyme dans l’acte de décès de Marie : ce n’est pas un oubli mais une volonté de masquer sa naissance « naturelle ». Quoi qu’il en soit, tu peux reposer en paix maintenant Marie Veyrent, fille de Céline et de père inconnu, épouse de Joseph Meurisse, toi qui es née dans l’Ardèche, t’es mariée à Paris et es allée mourir à Athènes.

 

Illustration : transcription de l’acte de décès de Marie Veyrent, extrait des registres du XVe arrondissement de Paris, numéro 702 de l’année 1953. Sources : Archives de Paris.

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