Blog de Pierre-Valéry Archassal

Les origines de l’Origine du monde !

Il a fallu attendre 152 ans pour connaître l’identité de la femme représentée par Gustave Courbet dans son tableau « L’Origine du monde » ! Ce tableau, peint en 1866, qui ne cesse de déranger la censure depuis un siècle et demi, restait pour l’état civil un nu inconnu.

La paléographie, clé de l’énigme

C’est Claude Schopp, spécialiste français de Dumas père et fils, qui vient de dévoiler le nom de la jeune femme, grâce à la paléographie. En effet, en analysant une lettre de Dumas fils à George Sand, datée du 17 juin 1871, il remarque un mot qui l’intrigue. Le transcripteur initial du courrier manuscrit faisait dire à Dumas, ennemi politique de Courbet : « On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l’interview de Mlle Queniault de l’Opéra ». Quel sens la phrase pourrait-elle avoir avec le mot « interview » ?

Schopp retourne donc aux sources et relit la lettre originale conservée à la BNF. Il constate alors que le mot exact écrit par Dumas fils est « intérieur » et non pas « interview ». En réparant cette faute de débutant paléographe, la vérité est enfin révélée : il s’agit de la danseuse Constance Quéniaux.

Les origines de l’Origine

Elle est née Constance Adolphine Quéniaux le 9 juillet 1832, à 9 heures du matin, rue d’Orléans à Saint-Quentin, dans l’Aisne. Elle est la fille de « Catherine Quénaux » et de père inconnu. En marge de l’acte de naissance, on constate que le 5 juin 1856 (Constance a 24 ans), sa mère la reconnaît à la mairie du 1er arrondissement de Paris. Son identité est alors orthographiée « Marie Catherine Quéniaux » et elle demeure 50 rue de la Ferme des Mathurins (devenue rue Vignon).

Il est curieux d’observer qu’à la naissance de Constance en 1832, sa mère est dite « gazetière ». Dans sa signification la plus courante, le mot qualifie une profession proche de celle de journaliste, ce qui semble exceptionnel pour une femme à cette époque, surtout âgée de 23 ans. Grâce à la sagacité de l'Étude Généalogique Audibert-Ladurée, nous avons appris que la profession de gazetière « peut aussi désigner une fabricante de gaze, une étoffe très en vogue aux XVIIIe et XIXe siècles, notamment utilisée pour la fabrication des tutus, ce qui irait bien pour la mère d'une future danseuse de l'Opéra. On trouve régulièrement cette profession dans les registres de Saint-Quentin (Aisne) à cette époque avec, par exemple, Cécile Élisabeth CHELIN qui accouche d'un petit garçon à Saint-Quentin le 1er février 1835. Elle est dite gazetière (et fille d'un fileur), puis "ouvrière en apprêt" lors de son mariage le 5 décembre 1836, toujours à Saint-Quentin, avec Désiré Bocheux ».

La fin d’un monde

Le 7 avril 1908 à midi, Constance Quéniaux s’éteint à son domicile situé 20 rue Royale, dans le 8e arrondissement de Paris, à deux pas de là où habitait sa mère lorsqu’elle l’a reconnue. Elle était âgée de 75 ans. Elle avait arrêté de danser depuis près d’un demi-siècle et est qualifiée dans l’acte de « rentière ». En examinant les biens de sa succession, on trouve notamment un tableau représentant un bouquet de fleurs peint… par Gustave Courbet.

Et avant ?

Marie Catherine Quéniaux était âgée de 23 ans en 1832, d'après les indications portées sur l'acte de naissance de Constance. Elle serait donc potentiellement née vers 1809. Grâce aux précieuses bases de l'état civil du XIXe siècle constituées par Filae, nous apprenons que seulement 32 "Catherine Qu*n*au*" (donc avec toutes les variantes possibles si on considère l'étoile comme joker remplaçant un ou plusieurs signes) sont nées en France entre 1807 et 1811.

Si on regarde spécifiquement les naissance de l'Aisne, celle née le 14 septembre 1808 est décédée le 18 février 1819 (mention marginale) : elle est donc hors-jeu.

La seconde, Marie Catherine Quaniaux, est née le 11 janvier 1811 à Rouvroy-sur-Serre, fille de Charles Louis et de Marie Catherine Célestine Quaniaux... Malheureusement, elle est décédée dans la même commune à l'âge de 6 ans, le 19 février 1817, comme l'a découvert grâce à Filae le généalogiste Bernard Prudhon.

On connaît donc l'identité de l'Origine du monde mais on a encore du mal à cerner ses propres origines, sa mère en l’occurrence. Elle n'est peut-être pas née dans l'Aisne ou son acte de naissance ne mentionne pas ses deux prénoms. Ou les deux à la fois !

De nouveaux indices

Poursuivant l'enquête que j'ai initiée, Bernard Prudhon a fait preuve de pugnacité et a découvert un indice de taille : la naissance à Saint-Quentin le 21 mai 1835 (acte du 25) d'un enfant nommé Adolphe Quentin Quénaux, fils naturel de Catherine Quénaux, ouvrière en tulle !

Voilà qui est bien alléchant quand on sait que gazetière et ouvrière en tulle désignent la même profession...

Âgée de 29 ans d'après ce nouvel acte de naissance, la mère de l'Origine du monde serait donc née vers 1806. Les trois ans de différence avec l'acte précédent ne sont pas significatifs à cette époque. Et rappelons-nous que lors de la naissance de Constance, elle est bien désignée sous l'identité de Catherine Quénaux et pas encore Marie Catherine Quéniaux.

Mais l'acte de naissance d'Adolphe Quentin comporte un indice fabuleusement intéressant : sa mère serait née à Valenciennes, dans le Nord.

 

Comment, alors, ne pas considérer avec confiance l'acte trouvé par l'infatigable Bernard, daté du 29 mars 1806 qui montre la naissance la veille à Valenciennes de Marie Catherine Queniaux, fille de Jean baptiste Joseph, journalier de 32 ans,et de Louise Adélaïde Émerance Joseph Flament, son épouse de 28 ans ?

 

Atavisme, quand tu nous tiens...

Nous savons maintenant que Marie Catherine Quéniaux a eu au moins deux enfants naturels, Constance en 1832 et Adolphe en 1835.

En remontant la généalogie, on constate que son père, Jean Baptiste Joseph, est mort très tôt, à l'âge de 33 ans, laissant Louise Adélaïde Émerance Joseph Flament comme veuve éplorée de 29 ans.

Onze ans après la disparition de son époux, la veuve est âgée de 40 ans et donne naissance à un enfant naturel : Adolphe Philippe François Flament, né le 25 mai 1818 à Valenciennes.

Au-delà de la similitude des situation, un détail nous trouble particulièrement : la présence constante du prénom "Adolphe" ou "Adolphine" chez les enfants naturels. Serait-ce un signe envoyé par les mères pour nous aider à identifier les pères génétiques ?

La suite de l'histoire reste donc à écrire avec, pourquoi pas, des cousins vivants qui ignorent leur parenté avec l'Origine du monde. Mais ce ne sera pas du côté de son frère qui est malheureusement décédé à l'âge de 15 jours dans la famille où il avait été placé... En revanche, qu'est devenu l'oncle Adolphe Flament ?

Retrouvez ici toute la généalogie de Constance Quéniaux !

Constance Quéniaux photographiée par Nadar.

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